Suite à une demande pour prendre en charge la publication en Kindle d’un livre numérique, j’ai passé ces deux derniers jours à examiner comment faire évoluer mes méthodes de publication pour prendre en compte ces « nouveaux » supports et les possibilités qu’ils offrent. Je ne suis pas déçu du résultat…

Texte seul vs. texte riche

Le format Kindle, propriétaire, demande en réalité une conversion depuis un fichier texte, .doc, ePub, PDF (expérimental) ou HTML. Naturellement, qui dit conversion dit erreurs de conversion. Après tests, le texte seul, éventuellement accompagné d’illustrations, donne un résultat correct, à condition toutefois d’avoir préparé son document (élimination des en-têtes et pieds de pages, notamment).

En revanche, si votre document source contient des images légendées, tableaux, graphiques vectoriels, formules mathématiques, notes de bas de pages, index, bibliographie et notes de marges… Oubliez tout de suite ! Le résultat va être désastreux, nécessitant une refonte totale de votre document après import, ce qui se traduit par de l’édition sauvage de HTML, et il vous faudra notamment faire votre deuil des formules mathématiques (même avec MathML) et des notes.

En un mot, publier un roman sur Kindle paraît réaliste, publier un livre spécialisé et/ou technique respectueux des standards universitaires est encore impossible.

Multiplicité des formats bientôt obsolètes

Comme d’habitude, chaque constructeur de liseuse (Nook – Kindle – Kobo) a créé sont propre format de fichier dédié, plus d’autres formats reconnus plus ou moins par tous les constructeurs (comme le MOBI). Le point commun de tous ces formats est qu’ils sont tous immatures, si l’on examine les possibilités qu’ils offrent (sans même aller jusqu’à juger de leur complexité de mise en oeuvre). De plus, aucune solution propre n’existe pour exporter ses fichiers, voire pour les éditer directement à destination des liseuses. Il y a bien un plugin ePub pour Adobe InDesign, mais je ne l’utilise pas pour mes livres.

En d’autres termes, l’éditeur doit consommer du temps à étudier les spécifications de chaque format (tous basés sur le xHTML, mais n’implémentant pas les mêmes fonctionnalités), puis créer son document plus ou moins à la main en adaptant ou en corrigeant sa mise en page, puis en codant tout ça dans le xHTML non standard du format pour lequel il veut publier.

Tout ceci en sachant que tous ces formats immatures seront obsolètes dans quelques mois, et que les constructeurs — comprenant enfin leur intérêt commun devant le manque de plébiscite des éditeurs spécialisés — finiront par se mettre d’accord sur un format commun et puissant, puisque c’est toujours comme cela que ça se passe dans le petit monde des formats numériques.

Rien pour LaTeX

Je ne sais pas comment on peut se prétendre éditeur et éditer ses documents sous Word : les formules mathématiques sont sales, le texte est laid, et de nombreuses fonctions ayant trait à la typographie avancée ne sont même pas implémentées, bref, Microsoft Word est un logiciel de traitement de texte pour la bureautique, pas un logiciel de composition de texte pour l’édition. Le seul logiciel de composition de texte valable est LaTeX : les formules mathématiques sont très propres, la typographie est respecteuse des normes et élégante, la rédaction est rapide et les en-têtes/pieds de pages, index et bibliographies se génèrent en une seule commande.

Gain de temps, d’efficacité, et rendu impeccable, c’est tout ce qu’on demande. Peut-être la raison pour laquelle LaTeX est si utilisé dans le milieu scientifique…

Et bien il n’existe aucun outil performant pour exporter du LaTeX vers l’ePub et a fortiori vers le Kindle. Un outil nommé PubTeX a bien été lancé, mais le nom de domaine pubtex.com est aujourd’hui en vente.

Reste le PDF…

Pour commencer, les manuels d’utilisation du Kindle sont pré-installés sur la liseuse au format… PDF (et créés avec InDesign CS4). Là, on commence à se poser des questions. Manuel d’utilisation = ouvrage technique = schémas légendés, tableaux et textes. Si le concepteur du Kindle n’est pas fichu d’éditer son mode d’emploi dans son propre format propriétaire, c’est peut-être qu’il sait mieux que personne quelle galère cela promet d’être.

De plus, le PDF est un format fiable, robuste et performant en terme de « garantie de l’affichage », puisque la mise en page est figée tout en permettant l’inclusion de graphiques vectoriels (qui ne se pixelliseront pas quand vous zoomerez dessus). C’est le format généré par LaTeX (classiquement).

Ajoutez à cela que le PDF est reconnu par la quasi-totalité des liseuses (Kindle – Nook – Kobo), mais également des smartphones, tablettes, et par tous les ordinateurs via le logiciel/l’application Adobe Reader, qu’il permet la recherche interne, les hyperliens dans le texte, les sommaires et index dynamiques… On se demande pourquoi l’on devrait s’embêter avec des formats supplémentaires.

… Mais pas sur le Kindle Store

Cependant, dans un bel exemple de « faites comme je dis, pas comme je fais », il est impossible de vendre des livres numériques au format PDF sur la plateforme Kindle d’Amazon : tous les livres proposés doivent être convertis vers le format AZW3 du Kindle, à partir de ce que vous pouvez (.doc, .epub ou .pdf mais à vos risques et périls). Il en est ainsi pour une certain nombre de plateformes… et l’on fera semblant de s’étonner que si peu de livres scientifiques y soient disponibles.

… Mais ce n’est pas grave

Si l’on résume, et en oubliant les soucis de mise en page, pour un seul ouvrage, il faudrait éditer 3 documents :

  • un PDF destiné à l’impression papier,
  • un ePub destiné à la plupart des liseuses,
  • un .AZW chaotique pour Kindle.

Cette surcharge de travail pour laisser 30% de commission à Amazon, donnant au lecteur non pas un fichier numérique, mais une licence d’utilisation, c’est à dire un simple accès à un livre qui ne lui appartiendra jamais (il est impossible d’en effectuer une sauvegarde, il reste sur le Cloud).

Soyons sérieux… Vendre un fichier numérique est à la portée de n’importe quelle personne possèdant un site web, sans avoir besoin d’engraisser un intermédiaire qui se permet en plus d’imposer ses caprices exigences techniques. C’est d’ailleurs ce que je fais ici, empochant 95 % du montant d’une vente, tout en vendant un fichier PDF qui appartiendra matériellement à mon lecteur et sera lisible sur n’importe lequel de ses appareils dans de bonnes conditions (et sans DRM).

Conclusion

À moins d’être romancier et de ne produire que du texte, ou d’aimer se faire mal et perdre son temps en travail non rentable, je ne suis pas convaincu par la pertinence de l’ebook au format xHTML pseudo révolutionnaire mais non standard. L’avantage du texte flottant permis par l’ePub et par tous les autres formats (adaptation directe à la largeur d’écran, possibilité pour le lecteur d’agrandir la taille de texte et de régler l’interlignage) se retourne contre lui lorsque la mise en page se complexifie.

Je ne comprends même pas la pertinence de créer de nouveaux formats de fichiers depuis la sortie du HTML 5, qui permet d’inclure des contenus multimédias très facilement et sans plugins supplémentaire à installer. Il suffirait aux éditeurs de concevoir chaque ebook avec une feuille HTML 5 et une feuille CSS 3, en code standard cette fois, ce qui rendrait ces ebook lisibles sur un simple navigateur et offrirait des possibilités graphiques sans pareil. Cela éviterait les formats redondants dont il faut constamment ré-apprendre les spécifications, et qui sont de toute façon déjà basés sur le xHTML.

Il y a encore du chemin à parcourir, et à se départir d’une certaine hypocrisie avant de voir les sciences et techniques arriver sur les liseuses sous formes de vrais ebooks, et non plus de pages de livres numérisés…